Le chiffre a de quoi interpeller les candidats aux élections municipales de mars 2026 : plus de sept Français sur dix estiment que les conflits entre usagers (piétons, cyclistes, automobilistes, trottinettes) ont augmenté ces dernières années. Ce constat massif dessine le portrait d'une ville en tension, où la cohabitation entre modes de déplacement génère ce que les chercheurs nomment une « saturation cognitive ». La trottinette cristallise les griefs : 69 % des répondants la désignent comme l'usager avec lequel la cohabitation est la plus difficile. Mais le malaise dépasse largement ce cas particulier.
Mobilités urbaines : la cohabitation impossible ?

L'échec du « tout zone 30 »
L'étude bat en brèche une idée reçue : la multiplication des zones 30 et des espaces partagés n'a pas produit l'apaisement escompté. « Nous pensions qu'en séparant les véhicules à moteur des autres modes, nous parviendrions à pacifier la ville, reconnaît David O'Neill. Ce n'est pas la solution que plébiscitent les citoyens. » Le problème réside dans la coexistence, sur un même espace, de rythmes radicalement différents : piétons à 5 km/h, vélos musculaires à 15 km/h, vélos électriques et trottinettes à 25 km/h, voitures entre 30 et 50 km/h. « Cette diversité de vitesses et de comportements crée un sentiment d'alerte permanente dans l'espace urbain. » 33 % des Français jugent désormais les mobilités douces « dangereuses et inconfortables », un retournement sémantique révélateur.
Le vélo, victime de son succès
La pratique du vélo connaît pourtant une croissance remarquable. Selon le baromètre Vélo & Territoires, les trajets en vélo ont augmenté de 48 % entre 2019 et 2023[1]. Cette progression spectaculaire a profondément transformé le paysage urbain.
Mais cette réussite quantitative s'accompagne d'un défi qualitatif. « Nous n'avons pas encore trouvé le point d'équilibre, constate David O'Neill. La très forte augmentation du vélo a créé un espace de perturbation et des difficultés aussi bien pour les piétons que pour les cyclistes eux-mêmes. Ces derniers se retrouvent souvent coincés entre les trottoirs et les voitures. » L'étude révèle que les citoyens n'incriminent pas les cyclistes eux-mêmes, mais plutôt des conditions d'infrastructure qui ne permettent pas une cohabitation sereine. La demande est claire : des aménagements qui garantissent une séparation effective des modes.
Séparer plutôt que ralentir
Face à ce diagnostic, l'attente citoyenne est sans ambiguïté : 54 % des répondants demandent la multiplication des espaces dédiés à chaque mode de transport. Cette aspiration transcende les clivages territoriaux et politiques. Pistes cyclables distinctes des trottoirs, voies de bus isolées du trafic automobile, zones piétonnes préservées des vélos : la séparation physique des flux apparaît comme le premier levier d'apaisement. Cette exigence s'accompagne d'une demande de lisibilité. Près de 45 % des sondés souhaitent une meilleure information sur les règles de circulation, signe que la multiplication des aménagements a parfois brouillé les repères.
Le transport public, refuge universel
Dans ce paysage conflictuel, le bus et le tramway émergent comme des espaces protégés. Les conducteurs professionnels obtiennent des taux d'opinions favorables de 95 à 98 %. « Le transport en commun est perçu comme une bulle de sérénité. Les usagers retrouvent une tranquillité d'esprit qu'ils perdent dans la voirie, où la vigilance doit être constante. », explique David O'Neill.
Au-delà de cet aspect sécurisant, le transport public est plébiscité pour son universalité. « C'est le mode le plus accessible à tous. Il ne requiert aucune compétence particulière, aucune agilité physique. Les seniors, les personnes à mobilité réduite, les familles avec enfants : tous peuvent l'utiliser facilement. » Cette dimension inclusive en fait la première priorité d'investissement des Français en matière de mobilité : 32 % le placent en tête, devant la marche (22 %) et la voiture (19 %).
Des territoires aux besoins différenciés
Si le plébiscite du transport public traverse tous les territoires, l'étude révèle des attentes spécifiques selon les contextes. Dans les quartiers populaires de la politique de la ville, le besoin de désenclavement reste criant. « Les politiques volontaristes des années 90 ont permis des avancées, mais il y a encore des besoins très forts sur un certain nombre de quartiers populaires, note David O'Neill. Les habitants réclament notamment des amplitudes horaires plus importantes. »
Dans le périurbain, l'étude met en lumière une demande insatisfaite. Si les habitants de ces territoires comprennent et soutiennent la transformation des centres-villes, ils expriment une attente forte : disposer d'alternatives crédibles à la voiture. « Une partie significative serait prête à laisser leur véhicule, ou du moins leur seconde voiture, si l'offre de transport en commun était suffisante », observe l'expert. Car au-delà du coût, c'est souvent le stress de la conduite quotidienne qui pèse sur ces usagers contraints de l'automobile.
Un consensus politique inattendu
C'est peut-être l'enseignement le plus contre-intuitif de l'étude : la mobilité n'est pas le terrain d'affrontement idéologique que le traitement médiatique laisse parfois supposer. Les écarts entre sensibilités politiques sont assez faibles. En effet, quelle que soit l'orientation politique des répondants, la réponse majoritaire reste identique : poursuivre la réduction de la place de la voiture en ville tout en développant les alternatives. L'étude révèle également des mécanismes d'empathie inattendus entre territoires : les habitants des centres-villes comprennent le besoin de voiture des périurbains et ces derniers reconnaissent la légitimité des restrictions en cœur de ville.
Un bilan globalement positif à consolider
Pour les équipes municipales sortantes, le message est encourageant : la note moyenne attribuée aux politiques de mobilité atteint 12/20, et deux fois plus de Français estiment que leurs conditions de déplacement se sont améliorées plutôt que dégradées. L'étude révèle également que les transports urbains figurent parmi les services publics locaux les mieux évalués en termes de rapport qualité-prix, juste derrière la restauration scolaire. « C'est un signal extrêmement positif dans une époque où les politiques publiques sont généralement très critiquées », souligne David O'Neill.
Le mandat à venir devra toutefois répondre à une équation complexe : poursuivre la transformation engagée tout en priorisant la séparation des modes, investir massivement dans le transport public, et répondre aux attentes spécifiques des quartiers populaires comme du périurbain… Le tout dans un contexte budgétaire contraint qui impose aux collectivités des arbitrages difficiles. Les citoyens ont tracé la feuille de route. Aux élus désormais de trouver les moyens de la mettre en œuvre.
[1] Ecologie.gouv.fr - https://www.ecologie.gouv.fr/politiques-publiques/velo-marche-modes-deplacement-vertueux-avantageux
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