Près de quatre femmes sur dix se sentent en insécurité dans les transports en commun[1]. Ce chiffre, issu d'une étude Keolis sur le genre et la mobilité, traduit une inégalité persistante dans l'accès aux transports publics : évitement des trajets nocturnes, renoncement aux déplacements seule, choix contraint de la voiture individuelle. À l'approche des municipales de 2026, cette réalité prend une dimension politique alors que 64 % des Français placent la sécurité des biens et des personnes en tête de leurs attentes. Le sentiment d'insécurité dans les réseaux pèse sur la fréquentation, mais aussi sur la promesse d'une mobilité accessible à tous, sans distinction de genre. Virginie Perrey, directrice sûreté du groupe Keolis, détaille les leviers d'action pour construire, aux côtés des collectivités, un véritable continuum de sécurité.
Transports en commun : construire ensemble le continuum de sécurité

Une dégradation qui interpelle
Les données du Service statistique ministériel de la sécurité intérieure dressent un tableau contrasté de l'évolution de la délinquance dans les transports depuis 2016. Si les vols avec ou sans violence ont reculé de près de 27 %, d'autres indicateurs connaissent une progression préoccupante : les violences physiques ou sexuelles ont augmenté de plus de 20 %, tandis que les mises en cause pour usage ou trafic de stupéfiants ont plus que triplé[2].
Ce phénomène demeure essentiellement urbain et particulièrement concentré en Île-de-France, qui rassemble 80 % des victimes recensées au niveau national. L'impact sur la fréquentation est direct : le sentiment d'insécurité conduit une part croissante d'usagers à modifier leurs habitudes de déplacement, voire à renoncer aux transports en commun.
Les femmes face au « mur invisible »
Cette réalité frappe avec une acuité particulière les femmes. Au-delà des 38 % qui déclarent se sentir en insécurité, l'étude Keolis révèle des comportements d'évitement massifs : entre 48 et 53 % des jeunes femmes de 18 à 34 ans ont déjà renoncé à un déplacement seule, et une femme sur trois évite les transports à la nuit tombée. Virginie Perrey rappelle que le géographe Guy di Meo qualifie cette situation de « mur invisible ». « Cette expression décrit une barrière qui n'est pas physique, mais qui est très réelle, explique-t-elle. Le sentiment d'insécurité restreint les choix de déplacement et réduit les libertés des femmes. »
Pour identifier les zones où ce sentiment se cristallise, Keolis a mis en place des marches exploratoires. « Nous organisons ces marches avec des usagères qui se déplacent en groupe sur l’ensemble des lignes et qui identifient les zones où peut exister ce sentiment de mal-être. Ensuite, nous essayons de rendre ces lieux plus sécuritaires, plus agréables, moins solitaires, avec un meilleur éclairage, du mobilier urbain repensé. »
Keolis déploie également des dispositifs d'alerte spécifiques : l'application Umay au sein du réseau STAR de Rennes transforme les bus en « safe places », des refuges sécurisés, tandis que le dispositif « Demandez Angela » à Bordeaux offre un nom de code pour signaler discrètement une situation de danger.
Au-delà des outils technologiques, Keolis mise sur la responsabilisation collective à travers la méthode des 5D, développée par la Fondation des femmes. Cette approche propose cinq modes d'intervention adaptés aux capacités de chacun face à une situation d'agression : distraire, documenter, diriger, déléguer, dialoguer. L'intérêt de cette méthode réside dans sa souplesse : chacun peut intervenir selon ses moyens. Cette méthode fait désormais partie de la formation de tous les agents Keolis mais elle peut aussi être adoptée par tous les usagers. « L'agresseur est souvent dans un effet tunnel où il ne voit pas ce qui se passe autour, observe la directrice sûreté. Qu’il s’agisse d’un coup de sifflet, d’une démarche d’aller parler à la victime ou d’une intervention à plusieurs. Cela permet d'agir en fonction de ses possibilités. ».
La présence humaine au cœur de la stratégie
Au-delà des dispositifs technologiques, les usagers expriment une attente claire : davantage de présence humaine. Les enquêtes menées sur le réseau TCL à Lyon sont éloquentes : 41 % des personnes interrogées souhaitent plus d'agents sur le terrain, contre seulement 6 % qui réclament davantage de caméras de surveillance. « Notre conception de la sûreté repose sur le triptyque prévention, dissuasion, répression, résume Virginie Perrey. Et au centre de tout cela, la présence humaine reste le gage de la tranquillité. »
Concrètement, cette approche se décline en six piliers :
- Formation systématique de tous les agents aux enjeux de sécurité
- Marches exploratoires
- Dispositifs d'alerte avec intervention rapide
- Caméras-piétons et vidéoprotection
- Aménagements physiques comme la descente à la demande
- Prévention situationnelle en lien avec les collectivités
La nécessaire coproduction
La directrice sûreté insiste sur un point fondamental : la sécurité dans les transports doit être l’affaire de tous. « La solution ne peut pas venir que d'une personne ou d'une institution. Elle est commune à tous : les passagers, le transporteur, l'État avec les forces de sécurité intérieure, les communes avec les polices municipales. C'est ce qu'on appelle le continuum de sécurité. »
Cette conviction se traduit par un renforcement massif des partenariats. Le nombre de conventions signées entre Keolis et les forces de sécurité (police nationale, gendarmerie, polices municipales, unités spécialisées) est passé de 83 en 2022 à 122 en 2024, soit une progression de près de 40 % en deux ans.
Cette dynamique partenariale s'appuie désormais sur un cadre législatif renforcé. La loi Tabarot, promulguée en avril 2025, autorise notamment les agents assermentés à porter des caméras-piétons[1], un outil de dissuasion et de preuve réclamé de longue date par les opérateurs. « Nous avons obtenu de haute lutte ce nouveau cadre légal, rappelle Virginie Perrey. Mais ce qui compte vraiment, c'est la prise de conscience de tous. »
Virginie Perrey conclut sur une note d'optimisme. « L'insécurité n'est pas une fatalité. Les choses ont changé. Chaque action donne des résultats. Chacun doit faire sa part. » Une conviction qui dessine les contours d'une sécurité repensée : moins verticale, plus partagée, et résolument ancrée dans les territoires.
[1] Keolis – Étude sur le genre et la mobilité
[2] SSMSI, bases statistiques des victimes et mis en cause de crimes et délits enregistrés par la police et la gendarmerie de 2016 à 2024.
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