La visibilité, premier enjeu du handicap

Pulse

Accessibilité : la visibilité, 1er enjeu du handicap

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Ingénieur de formation, Abdelkrim Marchani est cadre à la SNCF depuis 2006 et élu au conseil municipal de Rouen depuis 2020. Vice-président de la métropole Rouen Normandie, il est devenu, en octobre 2023, Délégué Général des Compagnons du Voyage, une association qui accompagne des personnes fragiles dans les transports en commun. Si son expertise polymorphe des transports en fait un interlocuteur naturel pour Pulse, il est aussi idéalement placé pour parler de l’accessibilité des transports en commun, des progrès constatés et ceux espérés, notamment sur les handicaps invisibles et l’utilisation de signaux faibles.

Comment faire en sorte que ces “handicaps invisibles” soient mieux connus du grand public et donc plus… visibles ?

Pulse : Après une formation d’ingénieur, vous avez fait carrière à la SNCF et avez été élu au conseil municipal de Rouen. Comment vous êtes-vous retrouvé à la tête des Compagnons du Voyage ?

Abdelkrim Marchani : Après mes études, en entrant à la SNCF, j’ai d’abord travaillé sur la production des trains, puis sur les différents produits ferroviaires. J’ai ensuite évolué vers l’infrastructure ferroviaire, notamment en Normandie. C’est à l’issue de ce parcours, davantage professionnel que politique, que j’ai postulé au poste de Délégué Général des Compagnons du Voyage, une association de droit privé rattachée à la SNCF et à la RATP. J’ai été retenu et mis à disposition par la SNCF pour gérer cette structure. C’est un univers que je ne connaissais pas du tout à l’origine car personne dans mon entourage proche n’est en situation de handicap. Mais cela faisait sens pour moi de travailler sur autre chose que le développement économique, qui était déjà au cœur de mon activité professionnelle et politique. J’avais envie de m’engager autrement, sur un sujet différent, mais tout aussi utile.

 

Pouvez-vous présenter l’association en quelques mots ?

Notre objectif est de permettre à chacune et chacun d’emprunter les transports en commun, de manière ponctuelle ou régulière, en l’accompagnant jusqu’à ce qu’il ou elle soit autonome. Par exemple, nous accompagnons les élèves de l’Institut National des jeunes sourds pendant environ dix mois après leur entrée en sixième, pour qu’ils puissent effectuer le trajet entre chez eux et l’école en totale autonomie, même en cas de perturbation. Nous faisons la même chose avec les jeunes aveugles, mais aussi avec des enfants atteints de troubles du spectre de l’autisme ou de trisomie 21, en faisant en sorte qu’ils comprennent leur environnement et ne s’y sentent pas ou plus en danger. Les premiers à convaincre, ce sont les familles, qui se sont souvent résignées à ne se déplacer avec leur enfant qu’en voiture, en limitant leur champ des possibles.

 

Vous expliquiez tout à l’heure ne pas avoir eu de rapport personnel au handicap avant votre arrivée dans l’association ; mais qu’avez-vous découvert depuis ?

Cela fait bientôt trois ans que je gère la structure, et j’ai eu le temps de découvrir tout un monde qui, je pense, est inconnu pour beaucoup de nos concitoyens, qui ne sont pas directement touchés eux non plus. J’ai découvert un monde qui n’attend pas et s’organise pour améliorer le quotidien grâce à des infrastructures adaptées ou des applications qui retranscrivent les paroles pour les malentendants, qui préviennent les malvoyants d’un obstacle à venir… Avec le développement de l’intelligence artificielle, il va certainement y avoir une révolution de ces outils d’accompagnement. On ne connaît pas assez cet univers quand on n’y est pas directement confronté, et je trouve cela dommage.

 

L’approche des Compagnons du Voyage est humaine avant d’être technique, puisque vous proposez des accompagnateurs, et pas plus de rampes, plus d’ascenseurs ou même une nouvelle signalétique. Cette approche-là vous paraît indispensable, dans un monde où l’on parle beaucoup de technique ?

La technique ne fait pas tout, que ce soit les infrastructures ou les nouvelles applications dont je parlais plus tôt. Si vous n’avez pas quelqu’un qui vous explique comment cela fonctionne, ce que cela peut vous apporter au quotidien, cela ne marchera pas. Je l’explique souvent à nos accompagnateurs, que l’on appelle “compagnons” : quoi qu’il arrive, on aura toujours besoin de nous parce que l’on s’adapte à des gens ou des handicaps très différents. Il y a un spectre très large et cela aussi, je l’ai découvert : il y a les accidents de la vie, ceux qui étaient valides et se retrouvent lourdement handicapés ; cette petite qui commence à perdre la vue à cause d’une maladie ; les enfants dont les parents sont handicapés eux aussi ; des cas très différents de trisomie 21… Toutes ces situations sont différentes et, quand il s’agit de s’adapter, on a besoin de cette approche humaine, de ce contact direct.

 

Est-ce qu’il ne reste pas un angle mort, sur ce que l’on appelle désormais les handicaps invisibles ? Des gens qui ont parfois besoin d’une aide spécifique sans que ce soit visible ou évident, et qui ne voudront pas forcément être pointés du doigt, même si c’est pour les aider ?

Prenons l’exemple des enfants atteints d’autisme, soit un handicap que vous pouvez très difficilement voir, mais que vous pouvez détecter au fur et à mesure, à partir de certains comportements. Je ne suis pas spécialiste d’affichage ou de signalétique, mais je trouve que l’on a fait des progrès sur la manière d’écrire les informations, de flécher, d’orienter. Il y a un moment où l’on peut difficilement remplacer l’humain. Si l’on reste sur l’exemple de l’enfant atteint d’autisme, il a besoin d’une routine pour se sentir en sécurité et il faut prendre le temps de la construire avec lui. Finalement, je trouve que le problème, c’est d’abord que l’on n’en parle pas assez. Si j’avais une baguette magique, je ferais en sorte que ces difficultés-là, ces “handicaps invisibles” soient plus connus du grand public et donc plus… visibles, finalement. Moi qui fais de la politique, je vois bien comment cela se passe : quand les gens sont sensibilisés à un problème, à la difficulté des autres, ils peuvent se dire “OK, il faut le faire”, faire preuve d’une empathie naturelle. Mais si vous ne savez pas… C’est la situation dans laquelle j’étais, je le confesse complètement. Et pourtant, j’avais travaillé sur la mise en accessibilité des gares ! Je suis convaincu que le premier enjeu du handicap aujourd’hui, c’est la visibilité. Que le sujet soit plus connu, plus traité, plus visible et alors, on avancera.

 

Quels progrès ont été réalisés sur l’affichage ou la signalétique, et comment aller plus loin ?

Cela concerne surtout Paris, mais je crois que les JO nous ont fait progresser sur la signalétique, parce qu’il fallait orienter des gens qui ne parlaient pas la langue, et on a gagné en simplicité, en lisibilité à de nombreux endroits. Et puis quand on fait des travaux, de toute façon, on met aux normes, notamment d’accessibilité. Comment continuer à progresser ? Le vieillissement de la population nous oblige à repenser l’information : textes trop petits, trop rapides, conçus pour des publics avertis… À mon sens, il y a une opportunité formidable avec les smartphones et la data, qui peuvent permettre d’orienter les gens, de les aider en fonction de leurs faiblesses ou de leur handicap, d’indiquer les escalators plutôt que les escaliers aux personnes âgées par exemple.

 

Vous parlez de baguette magique mais, si vous en aviez une entre les mains, quelles seraient les premières mesures que vous prendriez pour améliorer l’accessibilité dans les transports à court et moyen terme ?

Pour rester dans le domaine de l’atteignable et développer ce que je disais tout à l’heure, je commencerais par améliorer la circulation de l’information auprès des publics concernés. Si vous prenez l’exemple des Compagnons du Voyage, on n’est pas assez connus alors qu’on offre par exemple la possibilité aux familles d’accompagner la grand-mère qui doit effectuer le trajet Lille-Marseille avec un changement entre la Gare du Nord et la Gare de Lyon à Paris. Pour simplifier ce transfert souvent stressant, il est préférable de faire appel à un service d’accompagnement : non seulement ce service n’est pas plus cher qu’un taxi, et même souvent moins coûteux, mais il offre une prise en charge complète. La personne est accompagnée dès la descente du train jusqu’à son prochain départ, dans des conditions de sécurité et de sérénité optimales, sans que la famille ait à se soucier de l’organisation du transfert entre les deux gares. Il y a tout un tas de solutions qui existent pour permettre à tout le monde de prendre les transports en commun, mais elles ne sont pas assez connues et collectivement, on doit s’améliorer là-dessus. Si j’avais vraiment une baguette magique, je rendrais toutes les infrastructures de transports complètement accessibles, mais c’est mon côté ingénieur, pragmatique, qui me rappelle que tout cela prendra du temps. Peu importe l’évolution, il faut au moins que les possibilités offertes soient connues des principaux concernés. Il serait aussi extraordinaire que tout un chacun ait bien en tête les difficultés rencontrées par les personnes en situation de handicap, parce que je pense qu’on serait meilleurs, collectivement, si cela devenait limpide pour tout le monde, et pas seulement pour ceux qui y sont confrontés.