Sécurité des femmes dans les transports

Décryptage

La sécurité des femmes dans les transports en commun : ce que font vraiment les villes

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Changer d’itinéraire à la dernière minute, renoncer à une sortie tardive, accélérer le pas dans un environnement jugé peu sûr… De nombreuses femmes ajustent chaque jour leurs déplacements en fonction de leur sentiment de sécurité dans les transports en commun. Selon une enquête Ipsos menée pour L’Oréal Paris dans 14 pays auprès de plus de 14 000 personnes, 75 % des femmes disent éviter certains lieux publics et 54 % différents modes de transport pour ne pas s’exposer au harcèlement¹. Face à cette réalité, plusieurs opérateurs et municipalités ont décidé d’agir à la racine, avec des dispositifs concrets. Tour d’horizon de quatre initiatives.

Lille : descendre là où on se sent en sécurité

La solution est simple : permettre aux passagers de descendre entre deux arrêts, au plus près de leur destination, pour éviter un trajet à pied dans une zone isolée ou mal éclairée.

Sur le réseau ilévia, exploité par Keolis dans la Métropole Européenne de Lille, ce dispositif est accessible tous les jours à partir de 22h et jusqu’à la fin du service. Toute personne voyageant seule ou accompagnée d’enfants peut demander au conducteur de descendre entre deux arrêts.

 L’initiative s’inscrit dans le plan national de lutte contre le harcèlement sexiste et les violences sexuelles. La “descente à la demande” poursuit un double objectif : faciliter les déplacements et renforcer le sentiment de sécurité en rapprochant les usagers de leur destination finale.

 Concrètement, la demande doit être faite au moins un arrêt à l’avance. Le conducteur évalue ensuite les conditions de sécurité (zone d’arrêt, éclairage, accessibilité piétonne) avant d’accepter ou non la descente. Celle-ci s’effectue par la porte avant, sous son contrôle.

Le dispositif est aujourd’hui déployé sur l’ensemble des lignes de bus circulant en soirée².

Dijon : un sifflet pour rompre l’isolement

À Dijon, la réponse prend la forme d’un objet minuscule. Le 26 mars 2025, une opération de sensibilisation menée avec L’Oréal Paris, la Fondation des Femmes, Dijon métropole et Keolis Dijon Multimodalité a mis en avant un sifflet « repousse-relou », alors en phase d’expérimentation au sein du groupe Keolis³. L’idée : permettre à une femme seule dans l’espace urbain ou dans les transports d’alerter immédiatement par un sifflement lorsqu’elle se sent en difficulté³.

 

Le sifflet s’inscrit dans un dispositif plus large. Sur le réseau DiviaMobilités, 100 % des bus et tramways sont équipés de caméras de vidéoprotection, 230 caméras fixes sont implantées sur le réseau, et 450 boutons d’appel sont disponibles dans les tramways et les stations⁴. En cas de problème, les voyageurs peuvent aussi alerter le conducteur ou solliciter directement les secours selon la situation⁴. 

Pune : mettre des femmes aux commandes pour transformer le système

À Pune, l’approche est plus structurelle. Dans cette ville de près de 8 millions d’habitants, en pleine croissance, la mobilité des femmes reste contrainte par leur faible présence dans les métiers du transport et dans l’espace public. En Inde, leur participation au marché du travail demeure limitée, autour de 30%, et pourrait mettre plusieurs décennies à rejoindre celle des autres pays du G20⁵.

 

C’est dans ce contexte que la future ligne 3 du métro, exploitée par Keolis dans le cadre d’un partenariat public-privé avec un consortium Tata-Siemens, introduit une initiative inédite. Longue de 23 km, elle reliera le quartier d’affaires de Shivajinagar au pôle technologique de Hinjewadi, qui emploie plus de 150 000 personnes.

Les rames seront pilotées exclusivement par des femmes : environ 100 conductrices seront recrutées, formées et accompagnées dans la durée afin de garantir leur intégration, avec une attention particulière portée à leurs conditions de travail et à leur sécurité.

 

Au-delà du symbole, le projet vise à agir sur plusieurs leviers : ouvrir l’accès à des métiers historiquement masculins, renforcer la présence des femmes dans l’espace public et contribuer à rendre les transports plus inclusifs⁶.

Séoul : quand la ville entière devient escorte

Séoul, elle, travaille à l’échelle de tout un écosystème. Seoul Metro a annoncé en août 2024 l’installation de 595 boutons d’urgence reliés directement au 112 dans les stations des lignes 1 à 8, notamment dans les toilettes pour femmes, les salles d’allaitement et les espaces de sécurité. Le système est entré en service le 1er septembre : en cas d’alerte, il déclenche à la fois un appel d’urgence, l’affichage de la localisation sur le système CCTV (Closed-Circuit Television) et un signal lumineux pour accélérer l’intervention⁸.

 

La ville déploie aussi des dispositifs personnels. Son porte-clés d’alerte « Help Me », connecté à l’application Ansimi, déclenche une alarme sonore et envoie un signal au centre local de surveillance. L’application peut aussi être paramétrée pour transmettre une alerte à des proches, avec jusqu’à cinq contacts possibles⁸. En 2025, la municipalité a annoncé le passage de 50 000 à 100 000 dispositifs distribués à des publics vulnérables⁹.

 

Ces outils s’articulent avec l’application municipale Ansimi, qui relie ses utilisatrices aux centres de contrôle CCTV de quartier. Elle permet de demander de l’aide, d’être suivie à distance pendant un trajet et d’accéder à une carte de sécurité recensant les équipements de proximité⁸. En mars 2025, la ville y a ajouté une fonction de vidéo en direct, permettant de transmettre des images en temps réel au centre de contrôle même dans les rues non couvertes par des caméras. Selon la municipalité,

l’écosystème s’appuie désormais sur plus de 110 000 caméras connectées à l’échelle de la ville¹⁰.

 

À une autre échelle, certaines villes françaises explorent des logiques similaires, moins technologiques mais tout aussi systémiques. À Bordeaux, le dispositif « Demandez Angela » repose sur un réseau de plus de 100 établissements partenaires formés pour accueillir et assister toute personne se sentant en insécurité. En prononçant simplement « Où est Angela ? », il est possible d’activer une chaîne d’entraide discrète, fondée sur la présence humaine plutôt que sur la technologie¹¹.

Notes et références

 

¹ Ipsos, Le harcèlement de rue, un problème majeur même en période de pandémie, mars 2021.

 

² Ilévia, La descente à la demande – Rentrez en toute sérénité, juin 2022.

 

³ Info Beaune, Lutte contre le harcèlement sexuel dans les transports : L’Oréal Paris, la Fondation des Femmes, Dijon Métropole et Keolis Dijon Multimodalité s’engagent sur le réseau DiviaMobilités, mars 2025.

 

⁴ J’aime Dijon, Divia lance une campagne sur la sécurité des femmes dans les transports, mars 2024.

 

⁵ Reuters, sondage d’économistes sur la participation des femmes indiennes au marché du travail, juillet 2025.

 

⁶ Keolis, Keolis remporte le contrat d’exploitation d’une ligne de métro à Pune en Inde, 8 septembre 2025.

⁷ Seoul Metropolitan Government, Seoul Metro to install 112-linked emergency bells for immediate reporting, décembre 2024.

 

⁸ Seoul Metropolitan Government, Seoul Help Me Bell / archive des politiques de sécurité publique intelligente.

 

⁹ Seoul Metropolitan Government, annonce 2025 sur l’extension du dispositif à 100 000 unités.

 

¹⁰ Seoul Metropolitan Government, First-of-its-kind smartphone video security service for safe walks, mars 2025.

 

¹¹ Ville de Bordeaux, Face au harcèlement sexiste et sexuel à Bordeaux, “Demandez Angela”, 16 mai 2025.